The Great Passage : des mots et du temps

Un plan sur Tokyo, des gratte-ciels imposants et un sombre bureau ou deux hommes discutent. Leur discussion est grave : un des employés du Département du Dictionnaire doit s’en aller mais laisse derrière lui un vide qu’il faut combler au plus vite.

Leur quête se révélera ardu, le futur employé bizarre, son nouveau travail pénible et son quotidien peu enviable en apparence. Et c’est là que résidera tout l’intérêt du film, parvenir à capter ce qui fait l’étrangeté du monde de l’édition des dictionnaires, cet endroit hors du temps et à part du monde mais qui a de quoi passionner à de nombreux égards. On y apprend que si feuilleter le Larousse ou le Robert ne vous prend que 2 minutes, la création d’un nouveau dictionnaire se compte en dizaine d’années et doit donc tout faire pour ne pas être déjà une histoire ancienne au moment de sa sortie. Rendre cette distorsion agréable et fascinante en quelques heures, ce fut le travail du réalisateur de la série animée, Toshimasa Kuroyanagi, et du réalisateur du film live, Yuya Ishii .

C’est sur le travail de ce dernier que je vais m’attarder. Ayant gardé un trop bon souvenir de l’anime, vous allez sans doute avoir affaire à un article biaisé comparant l’un et l’autre en permanence. Aussi, vous l’aurez remarqué, ce n’est pas la plume habituelle qui écrit et si vous cherchez Raphaellakay, il faudra se rendre sur Vaikarona. Le but est simple, confronter nos avis : l’analyse stricte et complète du film par Raphaellakay ou une confrontation entre deux des mediums du récit par moi-même.

Pour ma part Fune Wo Amu est d’abord un coup de cœur. La série animée est doté de génériques addictifs et d’un visuel impressionnant n’hésitant pas à illustrer les moments clés de son intrigue par une animation assez dingue. Tout semble y a voir été soigné de la pointe au pied, calculé sans le moindre défaut avec un sens du rythme effarant : le réalisateur sait quand s’arrêter, à quel moment poser telle ellipse, tel rebondissement et comment le représenter pour procurer chez son spectateur le plus grand effet.

Le film lui y perds en adaptant le roman d’origine. La quantité d’intrigues et d’ellipses n’ont pas dû aidé la production . Rien que par le fait que les acteurs ne vieillissent pas aussi bien que les personnages de la série animée. Quand, la narration épisodique autorise plus facilement les baisses de rythme, le film doit constituer une unité compréhensible d’évènements qui se déroulent sur plus de 10 ans.

Cependant, ce n’est pas seulement la différence de support qui est à mettre en cause. Il est sans conteste que le travail du réalisateur et du compositeur (Yoshihiro Ike) de la série animée sont exceptionnels au regard des autres productions animés de son année. Il n’en reste pas moins que le film se présente comme une excellente condensation des évènements du roman de Shion Miura et trouve un véritable intérêt dans l’interprétation des acteurs.

Ryuhei Matsuda campe le rôle de ce nouvel employé bizarre, Mitsuya Majime, une grande carcasse au dos courbée qui déambule timidement dans les couloirs de sa maison d’édition et échoue à dégotter des contrats auprès des libraires. S’il parait plus réservé et asocial que dans l’anime, Mitsuya continue d’incarner ce passionné discret, doté des manies et qui incarnera la personnalité parfaite pour travailler dans l’édition d’un dictionnaire. A l’inverse, Masashi, le second personnage principal incarné par Joe Odagiri, le sympathique mais paresseux collègue est mis en retrait au profit des autres membres du département dont Monsieur Matsumoto, un vieil homme aimable doté de bons conseils qu’il répand sans économie. A l’instar de l’anime, son acteur Gô Katô donne à son personnage un peu d’arrogance et de fierté, son faciès étant celui d’un homme sévère et ce n’est pas un mal : le film y gagne en diversifiant ses portraits.

On voit cette galerie de personnages évoluer dans des lieux-clés récurrents. Alors que les autres départements de la maison d’édition sont grands, vastes, lumineux et bondés de monde, celui des dictionnaires est chaotique, petit, plongé dans l’obscurité et compte moins de dix personnes. Le film y placera une bonne partie de ses personnages mais ne se gênera pas pour s’en aller à la cantine, sur les lieux de pause, les trajets boulot-dodo ou les repas de célébration. Ce n’est cependant pas un lieu à fuir, le bureau est un lieu d’apprentissage et de concentration : on s’y sent rapidement à l’aise et les personnages qui occupent le lieu font vivre l’endroit à leur manière.

Si la série animée restait dans des tons assez chaleureux, se prêtait davantage au lyrisme, à des scènes métaphoriques au bord de l’eau ainsi qu’à des moments musicaux, le film se révèle plus silencieux, plus sobre, préférant les tons sépia : insistant davantage à faire cohabiter les vieux papiers jaunâtres du petit département avec le reste du monde.

Fune Wo Amu est une histoire qui a un rapport particulier au temps. Le film met en avant un travail d’artisanat qui demande un temps fou. Et ce qu’il y a de formidable avec cette histoire c’est qu’elle ingère cette spécificité temporelle pour faire graviter autour la vie de quelques personnages sur plusieurs années et comment ils sont amenés à changer physiquement et intérieurement. L’anime comme le film parviennent à faire une véritable « introspection » sur les intimités de Mitsuya et de ses collègues. On se prend d’affection pour le déroulé de sa romance avec sa colocataire, cheffe de restaurant sushi ; on s’amuse des interactions de Masashi et sa copine autant au travail que chez eux.

Au lancement du film, frémissaient derrière le titre les quelques vagues d’une mer quelque peu agitée. Aussi simple que soit ce plan, il renfermait pourtant une partie de l’essence du film. Comment justifier l’entreprise d’un nouveau dictionnaire quand on est habitué à les voir comme des objets destinés à vieillir et perdurer, à une époque ou l’éphémère est de mode, ou l’on n’imagine pas d’innovation dans ce secteur.

Matsumoto au premiers tiers du film lançait que les mots étaient semblables à cette mer remuante et qu’un dictionnaire avait pour charge d’être le bateau qui rassemble ces mots, capable de brasser les vagues et de captiver par lui-même le temps d’un moment. Il y a sans doute la même chose à dire des différentes itérations de Fune Wo Amu, du roman, en passant par le film jusqu’à la série. Chacun ont été des bateaux, racontant à des moments différents une même histoire. La richesse de chacun se trouvant dans leur manière d’user du médium et de parvenir chaque fois à solliciter l’attention sur un sujet qui aurait pu rebuter en premier lieu. En espérant que cet article vous donnera envie de vous jeter tout entier dans les œuvres et adaptations de Shion Miura.

Lire l’article de Raphaellakay sur Vaikarona


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